INCEPTION,
TENTATIVE D’ÉPUISEMENT D’UNE USINE À RÊVES

Puissance d’Hollywood. Puissance qui comme toute puissance n’aime rien tant qu’à être exhiber. Or en cela, tout le monde a pu le constater, Nolan a su montrer son zèle ; il fut même un des rares, ces dernières années, à pousser la machine hollywoodienne à un tel régime. Après l’haletant The Dark Knight, en témoigne à nouveau Inception, film d’action total ne laissant pratiquement pas la moindre seconde de répit au spectateur ahuri. En quelques films (sept longs-métrages), il est ainsi passé du rang de petit cinéaste indépendant londonien (européen donc malgré tout), à celui de grand réalisateur hollywoodien ; incontournable, brillant, agaçant pour certains, bankable de surcroît, fascinant pour d’autres, mais faisant preuve en tout cas d’une indéniable santé créative et profitant dorénavant de chaque nouveau film pour nous donner à voir une hallucinante démonstration de force. Mais bon élève, il ne l’est pas seulement. S’il sollicite et use des moyens gigantesques qu’offre Hollywood, il n’en mesure pas moins la part empoisonnée du cadeau qu’on lui fait. Il suffit pour le comprendre de revoir ses deux Batman ou encore son Prestige, pour constater combien chacun de ses héros paie cher le prix d’une puissance inévitablement suivied’un cortège de démons : démon de la peur, démon de la vengeance, démon de l’ubris, démon de la destruction, démon de la justice, démon de la compétition, démon de l’illusion, démon de la folie venant fragiliser une identité toujours à reconstruire. C’est, me direz-vous, le lot commun des superhéros, mais c’est aussi le piège de base dans lequel peut venir s’enferrer n’importe quel réalisateur de blockbusters ; l’intelligence de Nolan étant justement d’avoir su faire de ses derniers films l’occasion d’une réflexion sur sa pratique hollywoodienne. Ce qui d’ailleurs n’a rien d’original et constitue seulement le minimum requis. Car la question de la puissance a toujours travaillé Hollywood, jusqu’à devenir aujourd’hui même une grille de lecture assez classique du cinéma américain (et de l’Amérique tout court). Que faire de notre puissance ? Comment l’appréhender ? Vers où va-t-elle nous mener ? Qui et que détruira-t-elle ? Et finalement quand cessera-t-elle ?
Interrogations qui résonnent du cinéma de Ford jusqu’à celui de Coppola, en passant par Capra, Welles, et bien sûr Kubrick, parmi tant d’autres. Disons donc que Nolan les reprend à son compte et tente courageusement (naïvement diront certains) d’y apporter sa contribution. Contribution qui ne vaut guère pour ses éléments de réponse (nous verrons par exemple qu’Inception est assez décevant de ce côté-là) mais par son extraordinaire capacité à reformuler des questions qu’on pensait creuses à force d’être rebattues. Plutôt théorique (plus proche de Kubrick donc que de Coppola), Nolan conçoit chaque film comme un champ de forces dans lequel des puissances vont venir se donner sous nos yeux, s’engendrer, se stimuler se dupliquer, se confronter, se transformer… La gageure étant de faire du spectacle de ce champ de bataille quelque chose qui ressemblerait à une histoire de cinéma avec un début et une fin. Pour cela, à la manière d’un alchimiste, Nolan soumet ses puissances brutes à des protocoles complexes, visant à les canaliser dans des circuits scénaristiques sophistiqués, constitués de différents paliers distillatoires ou initiatiques comme on voudra, propres selon lui comme le ferait un alambic à en extraire un élixir, une formule simple. Tel est le cas par exemple d’Inception, filmqui tend de toutes ses forces et ce, jusqu’à l’épuisement total de sa puissance, vers le lieu secret de son origine et de sa fin où tout redevient possible et peut  recommencer. Batman Begins déjà, sur les ruines du château familial des Wayne, finissait sur ce dialogue : « - Que vas-tu faire maintenant ? – Tout rebâtir. »
On comprend alors pourquoi, alors que bien d’autres y ont perdu leur latin, la mécanique hollywoodienne confère au contraire à l’œuvre de Nolan une dimension particulière. C’est que nulle part ailleurs mieux qu’à Hollywood un cinéaste peut faire l’expérience d’une telle puissance. Expérience grisante et déceptive à la fois, d’avoir à inclure dans son film et donc à l’image le produit des moyens économiques, techniques et artistiques qui sont mis à sa disposition de façon presque illimitée. On parle souvent des films bousillés par l’ingérence trop grande des producteurs des grands studios mais il faudrait aussi parler des nombreux films littéralement carbonisés par un excès de moyens et de liberté. C’est quelque chose d’essentiel de parler de puissance quand on a eu à la subir de part sa position de faiblesse, c’en est une tout autre, mais tout aussi essentielle, que de d’en parler alors qu’on dispose soi-même de la puissance. C’est à cette lumière qu’il faut entendre Coppola quand au sujet d’Apocalypse Now, il précisait que ce n’était pas un film SUR le Vietnam mais LE Vietnam. C’est-à-dire l’expérience de la puissance poussée jusqu’à ses plus tragiques conséquences. Le résultat en l’occurrence étant un chef-d’œuvre.
A son meilleur Hollywood ne produit donc pas des films sur tel ou tel sujet mais à l’instar du Grand Collisionneur de Particules du Cern qui donne aux scientifiques la possibilité de recréer des « petits »  trous noirs, permet aux réalisateurs de véritablement expérimenter leurs films. Et malheur à celui qui ne sait que faire de cette puissance.
Or en quoi consiste finalement l’expérience Inception ? En une folle tentative d’épuiser la puissance hollywoodienne pour en retrouver ce qui pourrait s’apparenter à sa formule secrète, d’accéder au gisement même où s’alimente cette « usine à rêves ». Il y a chez Nolan quelque chose du traître, de l’espion, qui comme Bruce Wayne profite du savoir-faire de la Ligue des Ombres pour se former au combat et souhaite détourner la puissance de son hôte pour l’utiliser à des fins plus personnelles et moins barbares. Espionnage industriel donc, et à l’instar de Dom Cobb (Leonardo Di Caprio) et de son équipe s’insinuant dans les rêves des individus pour en extraire les secrets les moins avouables et les plus potentiellement destructeurs, Nolan plonge joyeusement dans l’imaginaire hollywoodien à la recherche de son secret de fabrication, de la formule magique à partir de laquelle il pourra réaliser ses films.
Mais pour épuiser un rêve comme pour épuiser Hollywood, il faut commencer par se soumettre à leurs lois. Et pour s’y soumettre, il faut les connaître. Et pour les connaître, il faut s’y cogner. Inception commence donc à tombeau ouvert, ne laissant aux spectateurs que peu d’éléments de compréhension, on passe d’un décor maritime, à un palais oriental, pour se retrouver au cœur d’un brasier moyen-oriental et finir par atterrir dans un Paris romantique. Tout cela sans ménager aucune transition, les différents univers filmiques s’écroulant les uns après les autres comme des châteaux de cartes ne menant nulle part. Démonstration d’une force pure lancée sans autre but apparent que de travailler la forme du film, de le construire et le déconstruire sans cesse et dont, comme les protagonistes du film, nous n’en apprendrons les lois qu’au fur et à mesure de sa déflagration. Toute la première partie du film consistera donc en un apprentissage : Ariane (Ellen Page), la mignonne architecte au nom si significatif, apprend à plier Paris en deux et transformer le monde en labyrinthe. Scène fabuleuse qui fonctionne évidemment comme la métaphore de la toute-puissance d’Hollywood manœuvrée par Nolan réalisateur. Or l’intelligence de celui-ci est de montrer tout de suite en quoi cette toute-puissance bien comprise implique une fragilité essentielle. Car si tout est malléable à merci, la question se pose de savoir sur quoi ce monde repose et s’il n’est pas susceptible de s’effondrer d’un moment à un autre. C’est ici qu’intervient le problème de la crédibilité, que Nolan, dans une idée de génie, représente par ce qu’il appelle dans son film des projections. Quand les règles de la crédibilité sont trop largement bafouées par l’architecte toute-puissante, des défenses sous la forme de passants viennent lui rappeler, par leurs regards appuyés et menaçants, qu’elle est regardée et que ses actes ne sont pas sans conséquences. Substitut du regard du spectateur au sein même du film, les projections ont pour rôle de donner au film, fût-il un rêve, des limites lui permettant de ne jamais fonctionner en circuit fermé. Ainsi, dans Inception, ne rêve-t-on jamais seul mais toujours à plusieurs et l’Autre y a toujours sa part à jouer, comme le spectateur a son mot à dire à la vision d’un film. Première loi.
Deuxième loi : les films-rêves ne connaissent ni le temps ni la mort véritable (voilà pourquoi le personnage de Mall interprétée par Marion Cotillard ne cesse de hanter le film malgré sa mort théorique).Tout le défi de Nolan sera de pousser la logique de son film-rêvejusqu’aux confins où le temps et la mort recouvrent leur signification bêtement humaine. Peu à peu la puissance brute des rêves initiaux va s’arc-bouter pour venir se concentrer sur le drame d’un seul, Dom Cobb, notre héros, dont le rôle dès lors ne sera plus de voler les secrets de la vie des autres mais de se réapproprier la sienne, avec son temps propre et sa perte à accepter.

Scénaristiquement, ceci se traduit par la progressive modification de l’objectif même que Cobb et sa bande s’étaient initialement fixés. Alors que dans un premier temps, leur mission ne devait consister qu’en une simple extraction (mettre la main sur un secret caché dans l’inconscient du rêveur), celle-ci va se transformer en inception. Il s’agit non plus d’extraire, mais de créer dans le tissu du rêve une origine nouvelle à partir de laquelle le profil psychique du rêveur se remodèlera au point d’en modifier sa personnalité au réveil. Hasardeuse entreprise qui, à force d’échecs face à la résistance du rêveur, contraindra les membres de la mission à plonger toujours plus profondément dans son esprit. Au fur et à mesure de cette dantesque descente à laquelle se livrent alors les protagonistes, on comprendra (ou non) que la mission change d’objet et sert plus à transformer l’inceptionneur que l’inceptionné, qui n’est d’ailleurs peut-être pas celui qu’on croit…
Ici encore, on ne peut que constater le culot affiché d’un Nolan qui en mettant en scène les aventures de Cobb, montre explicitement aux spectateurs son désir d’inceptionner Hollywood et de s’approprier sa puissance d’analyse, en vue, qui sait, de remodeler l’ensemble. C’est là, la part joliment hystérique du cinéma de Nolan, qui toujours nous raconte l’histoire d’un élève retournant contre son maître le savoir-faire qu’il lui avait transmis. Il en est ainsi de Batman contre Ra’s Al Ghul, de Robert Angier contre Alfred Borden dans Le Prestige, comme du Joker qui par ses crimes ne cesse de rappeler à Batman combien sa mise en scène de justice s’alimente aux sources impures de la peur, de la culpabilité et du désir de vengeance.
De même Nolan s’impose à cet Hollywood-Gotham en lui tendant le miroir hystérisé de sa puissance qui se reflète avec d’autant plus de splendeur qu’on en aperçoit les patentes limites. C’est ainsi qu’Inception peut tout autant être vu comme un vibrant hommage au cinéma hollywoodien que comme sa radicale déconstruction critique car pour Nolan, célébrer et détruire se résument en un seul geste, celui d’apprendre.
Or le moment de bravoure du film, celui où se pratique l’inception à proprement parler, garde justement ce caractère équivoque où coexistent le sentiment jubilatoire d’une traversée des apparences et l’amère sensation d’une descente aux enfers. Pour mettre en scène cette inception, Nolan va emboîter pas moins de quatre couches successives de rêves que vont traverser une à une les protagonistes du film. Chaque couche est un univers filmique en apparence autonome mais dont chacune des actions qu’on y accomplit, se répercute avec un temps de retard dans l’action du rêve inférieur ; comme un écho perdant peu à peu de son intensité. Ce décalage dû à un étirement du temps qui, de couches en couches va en s’accentuant, donne au spectateur l’extraordinaire impression d’assister à une succession d’actions simultanées interagissant les unes avec les autres. Fascinante et complexe construction mentale dont Nolan excelle à mettre en image toutes les virtualités par un usage conjugué du montage parallèle et du montage alterné.
Au niveau-zéro, supposé être la réalité, les protagonistes dorment tranquillement dans un avion de ligne (Europe-USA).
Dans leur premier rêve, une course-poursuite s’engage dans les avenues d’une mégalopole. Dans le second rêve, c’est un hôtel qui sert de décor à une scène d’espionnage  dont les protagonistes goûteront les joies kubrickiennes de l’apesanteur (conséquences des événements en cours dans le rêve précédent : la chute d’un pont de la camionnette qui les transporte). Dans le troisième et avant-dernier rêve, Nolan choisit un espace filmique pour lequel il semble avoir une prédilection particulière : les cimes enneigées. Lieu de glisse en même temps que d’ascension et occasion ce coup-ci d’un clin d’œil à la mythologie jamesbondienne, les sommets sont le lieu idéal pour préfigurer la chute finale vers le dernier rêve.
Et nous y voici donc, à cette quatrième et dernière étape, au royaume des profondeurs, dans le lieu originaire et mythique où tous les rêves prennent source et dont on ne se réveille théoriquement jamais. Car ici, le temps n’a plus de prise et laisse ceux qui s’y égarent en proie à l’éternité et à la solitude. Or il est intéressant de constater que c’est justement ce lieu-là, qu’il dénomme les limbes et qui représente l’aboutissement de sa traversée du cinéma hollywoodien, que Nolan choisit de filmer à l’européenne.
Ici, plus d’actions, plus de buts à atteindre, plus de devenir. Ici, on EST simplement. Ici, le temps ne s’essouffle pas mais EST de toute éternité. Ici, la signification de nos existences ne s’interroge pas dans le feu de l’action mais dans celui de la crise existentielle. Bref, ici, on est bel et bien dans un film européen dont le personnage central est comme par le fait du hasard, interprété par une française. Femme éplorée, perdue dans un monde qu’elle ne reconnaît plus, en pleine « rupture sensori-motrice », elle est la reine d’un royaume perdu. Autour d’elle, des buildings artificiels et arrogants se désagrègent par pans entiers, seule résiste cette petite maison familiale à taille humaine, souvenir de son enfance. On se prend ici à penser à Marker ou à Resnais, mais on se reprend quand même assez vite, car il faut bien avouer que la partie européenne d’Inception est la moins réussie de toutes. Sans doute parce que Nolan n’a pas voulu pousser l’audace jusqu’à terminer son blockbuster par l’évaporation totale du sens et de l’action qui ont présidé à son déroulement. A cela, il a préféré clore son film par l’image d’une toupie mue par une énergie perpétuelle, prête à relancer Inception pour un tour.Après tant d’exploits de sa part, le spectateur indulgent lui pardonnera cette facilité.
Pour conclure, si tout rêve est, selon la formule consacrée, l’expression d’un désir refoulé, alors c’est le cinéma européen qui représente le désir refoulé d’Inception. Source magique à laquelle Nolan rêve d’aller s’abreuver pour refonder Hollywood, c’est aussi pour lui un lieu de damnation, un purgatoire, où l’ennui et la répétition guettent et dont il faut à tout prix savoir s’échapper, comme Cobb a su le faire et ce, pour relancer la grosse machine du désir.
à Saintes juillet 2010<—>
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TENTATIVE D’ÉPUISEMENT D’UNE USINE À RÊVES

Puissance d’Hollywood. Puissance qui comme toute puissance n’aime rien tant qu’à être exhiber. Or en cela, tout le monde a pu le constater, Nolan a su montrer son zèle ; il fut même un des rares, ces dernières années, à pousser la machine hollywoodienne à un tel régime. Après l’haletant The Dark Knight, en témoigne à nouveau Inception, film d’action total ne laissant pratiquement pas la moindre seconde de répit au spectateur ahuri. En quelques films (sept longs-métrages), il est ainsi passé du rang de petit cinéaste indépendant londonien (européen donc malgré tout), à celui de grand réalisateur hollywoodien ; incontournable, brillant, agaçant pour certains, bankable de surcroît, fascinant pour d’autres, mais faisant preuve en tout cas d’une indéniable santé créative et profitant dorénavant de chaque nouveau film pour nous donner à voir une hallucinante démonstration de force. Mais bon élève, il ne l’est pas seulement. S’il sollicite et use des moyens gigantesques qu’offre Hollywood, il n’en mesure pas moins la part empoisonnée du cadeau qu’on lui fait. Il suffit pour le comprendre de revoir ses deux Batman ou encore son Prestige, pour constater combien chacun de ses héros paie cher le prix d’une puissance inévitablement suivied’un cortège de démons : démon de la peur, démon de la vengeance, démon de l’ubris, démon de la destruction, démon de la justice, démon de la compétition, démon de l’illusion, démon de la folie venant fragiliser une identité toujours à reconstruire. C’est, me direz-vous, le lot commun des superhéros, mais c’est aussi le piège de base dans lequel peut venir s’enferrer n’importe quel réalisateur de blockbusters ; l’intelligence de Nolan étant justement d’avoir su faire de ses derniers films l’occasion d’une réflexion sur sa pratique hollywoodienne. Ce qui d’ailleurs n’a rien d’original et constitue seulement le minimum requis. Car la question de la puissance a toujours travaillé Hollywood, jusqu’à devenir aujourd’hui même une grille de lecture assez classique du cinéma américain (et de l’Amérique tout court). Que faire de notre puissance ? Comment l’appréhender ? Vers où va-t-elle nous mener ? Qui et que détruira-t-elle ? Et finalement quand cessera-t-elle ?

Interrogations qui résonnent du cinéma de Ford jusqu’à celui de Coppola, en passant par Capra, Welles, et bien sûr Kubrick, parmi tant d’autres. Disons donc que Nolan les reprend à son compte et tente courageusement (naïvement diront certains) d’y apporter sa contribution. Contribution qui ne vaut guère pour ses éléments de réponse (nous verrons par exemple qu’Inception est assez décevant de ce côté-là) mais par son extraordinaire capacité à reformuler des questions qu’on pensait creuses à force d’être rebattues. Plutôt théorique (plus proche de Kubrick donc que de Coppola), Nolan conçoit chaque film comme un champ de forces dans lequel des puissances vont venir se donner sous nos yeux, s’engendrer, se stimuler se dupliquer, se confronter, se transformer… La gageure étant de faire du spectacle de ce champ de bataille quelque chose qui ressemblerait à une histoire de cinéma avec un début et une fin. Pour cela, à la manière d’un alchimiste, Nolan soumet ses puissances brutes à des protocoles complexes, visant à les canaliser dans des circuits scénaristiques sophistiqués, constitués de différents paliers distillatoires ou initiatiques comme on voudra, propres selon lui comme le ferait un alambic à en extraire un élixir, une formule simple. Tel est le cas par exemple d’Inception, filmqui tend de toutes ses forces et ce, jusqu’à l’épuisement total de sa puissance, vers le lieu secret de son origine et de sa fin où tout redevient possible et peut  recommencer. Batman Begins déjà, sur les ruines du château familial des Wayne, finissait sur ce dialogue : « - Que vas-tu faire maintenant ? – Tout rebâtir. »

On comprend alors pourquoi, alors que bien d’autres y ont perdu leur latin, la mécanique hollywoodienne confère au contraire à l’œuvre de Nolan une dimension particulière. C’est que nulle part ailleurs mieux qu’à Hollywood un cinéaste peut faire l’expérience d’une telle puissance. Expérience grisante et déceptive à la fois, d’avoir à inclure dans son film et donc à l’image le produit des moyens économiques, techniques et artistiques qui sont mis à sa disposition de façon presque illimitée. On parle souvent des films bousillés par l’ingérence trop grande des producteurs des grands studios mais il faudrait aussi parler des nombreux films littéralement carbonisés par un excès de moyens et de liberté. C’est quelque chose d’essentiel de parler de puissance quand on a eu à la subir de part sa position de faiblesse, c’en est une tout autre, mais tout aussi essentielle, que de d’en parler alors qu’on dispose soi-même de la puissance. C’est à cette lumière qu’il faut entendre Coppola quand au sujet d’Apocalypse Now, il précisait que ce n’était pas un film SUR le Vietnam mais LE Vietnam. C’est-à-dire l’expérience de la puissance poussée jusqu’à ses plus tragiques conséquences. Le résultat en l’occurrence étant un chef-d’œuvre.

A son meilleur Hollywood ne produit donc pas des films sur tel ou tel sujet mais à l’instar du Grand Collisionneur de Particules du Cern qui donne aux scientifiques la possibilité de recréer des « petits »  trous noirs, permet aux réalisateurs de véritablement expérimenter leurs films. Et malheur à celui qui ne sait que faire de cette puissance.

Or en quoi consiste finalement l’expérience Inception ? En une folle tentative d’épuiser la puissance hollywoodienne pour en retrouver ce qui pourrait s’apparenter à sa formule secrète, d’accéder au gisement même où s’alimente cette « usine à rêves ». Il y a chez Nolan quelque chose du traître, de l’espion, qui comme Bruce Wayne profite du savoir-faire de la Ligue des Ombres pour se former au combat et souhaite détourner la puissance de son hôte pour l’utiliser à des fins plus personnelles et moins barbares. Espionnage industriel donc, et à l’instar de Dom Cobb (Leonardo Di Caprio) et de son équipe s’insinuant dans les rêves des individus pour en extraire les secrets les moins avouables et les plus potentiellement destructeurs, Nolan plonge joyeusement dans l’imaginaire hollywoodien à la recherche de son secret de fabrication, de la formule magique à partir de laquelle il pourra réaliser ses films.

Mais pour épuiser un rêve comme pour épuiser Hollywood, il faut commencer par se soumettre à leurs lois. Et pour s’y soumettre, il faut les connaître. Et pour les connaître, il faut s’y cogner. Inception commence donc à tombeau ouvert, ne laissant aux spectateurs que peu d’éléments de compréhension, on passe d’un décor maritime, à un palais oriental, pour se retrouver au cœur d’un brasier moyen-oriental et finir par atterrir dans un Paris romantique. Tout cela sans ménager aucune transition, les différents univers filmiques s’écroulant les uns après les autres comme des châteaux de cartes ne menant nulle part. Démonstration d’une force pure lancée sans autre but apparent que de travailler la forme du film, de le construire et le déconstruire sans cesse et dont, comme les protagonistes du film, nous n’en apprendrons les lois qu’au fur et à mesure de sa déflagration. Toute la première partie du film consistera donc en un apprentissage : Ariane (Ellen Page), la mignonne architecte au nom si significatif, apprend à plier Paris en deux et transformer le monde en labyrinthe. Scène fabuleuse qui fonctionne évidemment comme la métaphore de la toute-puissance d’Hollywood manœuvrée par Nolan réalisateur. Or l’intelligence de celui-ci est de montrer tout de suite en quoi cette toute-puissance bien comprise implique une fragilité essentielle. Car si tout est malléable à merci, la question se pose de savoir sur quoi ce monde repose et s’il n’est pas susceptible de s’effondrer d’un moment à un autre. C’est ici qu’intervient le problème de la crédibilité, que Nolan, dans une idée de génie, représente par ce qu’il appelle dans son film des projections. Quand les règles de la crédibilité sont trop largement bafouées par l’architecte toute-puissante, des défenses sous la forme de passants viennent lui rappeler, par leurs regards appuyés et menaçants, qu’elle est regardée et que ses actes ne sont pas sans conséquences. Substitut du regard du spectateur au sein même du film, les projections ont pour rôle de donner au film, fût-il un rêve, des limites lui permettant de ne jamais fonctionner en circuit fermé. Ainsi, dans Inception, ne rêve-t-on jamais seul mais toujours à plusieurs et l’Autre y a toujours sa part à jouer, comme le spectateur a son mot à dire à la vision d’un film. Première loi.

Deuxième loi : les films-rêves ne connaissent ni le temps ni la mort véritable (voilà pourquoi le personnage de Mall interprétée par Marion Cotillard ne cesse de hanter le film malgré sa mort théorique).Tout le défi de Nolan sera de pousser la logique de son film-rêvejusqu’aux confins où le temps et la mort recouvrent leur signification bêtement humaine. Peu à peu la puissance brute des rêves initiaux va s’arc-bouter pour venir se concentrer sur le drame d’un seul, Dom Cobb, notre héros, dont le rôle dès lors ne sera plus de voler les secrets de la vie des autres mais de se réapproprier la sienne, avec son temps propre et sa perte à accepter.

Scénaristiquement, ceci se traduit par la progressive modification de l’objectif même que Cobb et sa bande s’étaient initialement fixés. Alors que dans un premier temps, leur mission ne devait consister qu’en une simple extraction (mettre la main sur un secret caché dans l’inconscient du rêveur), celle-ci va se transformer en inception. Il s’agit non plus d’extraire, mais de créer dans le tissu du rêve une origine nouvelle à partir de laquelle le profil psychique du rêveur se remodèlera au point d’en modifier sa personnalité au réveil. Hasardeuse entreprise qui, à force d’échecs face à la résistance du rêveur, contraindra les membres de la mission à plonger toujours plus profondément dans son esprit. Au fur et à mesure de cette dantesque descente à laquelle se livrent alors les protagonistes, on comprendra (ou non) que la mission change d’objet et sert plus à transformer l’inceptionneur que l’inceptionné, qui n’est d’ailleurs peut-être pas celui qu’on croit…

Ici encore, on ne peut que constater le culot affiché d’un Nolan qui en mettant en scène les aventures de Cobb, montre explicitement aux spectateurs son désir d’inceptionner Hollywood et de s’approprier sa puissance d’analyse, en vue, qui sait, de remodeler l’ensemble. C’est là, la part joliment hystérique du cinéma de Nolan, qui toujours nous raconte l’histoire d’un élève retournant contre son maître le savoir-faire qu’il lui avait transmis. Il en est ainsi de Batman contre Ra’s Al Ghul, de Robert Angier contre Alfred Borden dans Le Prestige, comme du Joker qui par ses crimes ne cesse de rappeler à Batman combien sa mise en scène de justice s’alimente aux sources impures de la peur, de la culpabilité et du désir de vengeance.

De même Nolan s’impose à cet Hollywood-Gotham en lui tendant le miroir hystérisé de sa puissance qui se reflète avec d’autant plus de splendeur qu’on en aperçoit les patentes limites. C’est ainsi qu’Inception peut tout autant être vu comme un vibrant hommage au cinéma hollywoodien que comme sa radicale déconstruction critique car pour Nolan, célébrer et détruire se résument en un seul geste, celui d’apprendre.

Or le moment de bravoure du film, celui où se pratique l’inception à proprement parler, garde justement ce caractère équivoque où coexistent le sentiment jubilatoire d’une traversée des apparences et l’amère sensation d’une descente aux enfers. Pour mettre en scène cette inception, Nolan va emboîter pas moins de quatre couches successives de rêves que vont traverser une à une les protagonistes du film. Chaque couche est un univers filmique en apparence autonome mais dont chacune des actions qu’on y accomplit, se répercute avec un temps de retard dans l’action du rêve inférieur ; comme un écho perdant peu à peu de son intensité. Ce décalage dû à un étirement du temps qui, de couches en couches va en s’accentuant, donne au spectateur l’extraordinaire impression d’assister à une succession d’actions simultanées interagissant les unes avec les autres. Fascinante et complexe construction mentale dont Nolan excelle à mettre en image toutes les virtualités par un usage conjugué du montage parallèle et du montage alterné.

Au niveau-zéro, supposé être la réalité, les protagonistes dorment tranquillement dans un avion de ligne (Europe-USA).

Dans leur premier rêve, une course-poursuite s’engage dans les avenues d’une mégalopole. Dans le second rêve, c’est un hôtel qui sert de décor à une scène d’espionnage  dont les protagonistes goûteront les joies kubrickiennes de l’apesanteur (conséquences des événements en cours dans le rêve précédent : la chute d’un pont de la camionnette qui les transporte). Dans le troisième et avant-dernier rêve, Nolan choisit un espace filmique pour lequel il semble avoir une prédilection particulière : les cimes enneigées. Lieu de glisse en même temps que d’ascension et occasion ce coup-ci d’un clin d’œil à la mythologie jamesbondienne, les sommets sont le lieu idéal pour préfigurer la chute finale vers le dernier rêve.

Et nous y voici donc, à cette quatrième et dernière étape, au royaume des profondeurs, dans le lieu originaire et mythique où tous les rêves prennent source et dont on ne se réveille théoriquement jamais. Car ici, le temps n’a plus de prise et laisse ceux qui s’y égarent en proie à l’éternité et à la solitude. Or il est intéressant de constater que c’est justement ce lieu-là, qu’il dénomme les limbes et qui représente l’aboutissement de sa traversée du cinéma hollywoodien, que Nolan choisit de filmer à l’européenne.

Ici, plus d’actions, plus de buts à atteindre, plus de devenir. Ici, on EST simplement. Ici, le temps ne s’essouffle pas mais EST de toute éternité. Ici, la signification de nos existences ne s’interroge pas dans le feu de l’action mais dans celui de la crise existentielle. Bref, ici, on est bel et bien dans un film européen dont le personnage central est comme par le fait du hasard, interprété par une française. Femme éplorée, perdue dans un monde qu’elle ne reconnaît plus, en pleine « rupture sensori-motrice », elle est la reine d’un royaume perdu. Autour d’elle, des buildings artificiels et arrogants se désagrègent par pans entiers, seule résiste cette petite maison familiale à taille humaine, souvenir de son enfance. On se prend ici à penser à Marker ou à Resnais, mais on se reprend quand même assez vite, car il faut bien avouer que la partie européenne d’Inception est la moins réussie de toutes. Sans doute parce que Nolan n’a pas voulu pousser l’audace jusqu’à terminer son blockbuster par l’évaporation totale du sens et de l’action qui ont présidé à son déroulement. A cela, il a préféré clore son film par l’image d’une toupie mue par une énergie perpétuelle, prête à relancer Inception pour un tour.Après tant d’exploits de sa part, le spectateur indulgent lui pardonnera cette facilité.

Pour conclure, si tout rêve est, selon la formule consacrée, l’expression d’un désir refoulé, alors c’est le cinéma européen qui représente le désir refoulé d’Inception. Source magique à laquelle Nolan rêve d’aller s’abreuver pour refonder Hollywood, c’est aussi pour lui un lieu de damnation, un purgatoire, où l’ennui et la répétition guettent et dont il faut à tout prix savoir s’échapper, comme Cobb a su le faire et ce, pour relancer la grosse machine du désir.

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