WINTER’S BONE de Debra Granik (Etats-Unis), 1h40, VOSTF

A l’affiche du Gallia du mercredi 20 au mardi 26 avril

  

Debra Granik, inconnue je crois en France, réalise ici son deuxième long métrage. Tout juste sortie de l’Institut de Sundance, son premier film, Down to the Bone (2004), fut sélectionné au Festival du même nom, lui valant le Prix de la Meilleure Réalisation. Winter’s Bone a, quant à lui, remporté le Grand Prix du Jury dans la dernière édition du même Festival. C’est donc affublé de l’encombrant label « Sundance » que Winter’s Bone se présentait à nos yeux réticents. Allait-on, après Frozen River et Precious, à nouveau assister à une énième variation naturaliste sur le thème des « oubliés du rêve américain » prenant pour figure centrale une mère courage contrainte, par trop de misère,  de faire face aux situations les plus sordides ? Eh bien oui, nous sommes bien avec Winter’s Bone dans ce style de films. Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a finalement rien dit de ce qui fait la singularité d’un film, qui bien qu’aisément catégorisable en genre, présente au spectateur de très belles idées de cinéma ainsi qu’ une atmosphère, un art du conte rural et finalement un portrait de femme assez saisissants.

Il y a d’abord un décor : la forêt des Ozarks, située dans le sud du Missouri, région reculée, infertile et montagneuse, où vit depuis des générations une communauté d’américains désoeuvrés, rustiques, violents et visiblement très « péquenauds » (« hilbillies »).  Pendant que les pères s’occupent, entre deux séjours en prison, à user et trafiquer d’une drogue artisanale, la « meth », le reste de la famille subsiste comme il peut dans des mobil homes déglingués. D’un matériau si glauque, si terreux, deux travers auraient pu tenter la réalisatrice : sombrer dans une certaine complaisance misérabiliste ou, au contraire, soulager rapidement le spectateur en greffant à l’intrigue une clef de résolution extérieure (l’école et l’armée sont évoquées comme des portes de sortie possibles). Or l’intelligence et le courage de son film tiennent justement dans cette volonté tenace, semblable à celle de l’héroïne, d’en rester à son sujet, de le malaxer jusqu’à ce qu’une lueur s’extirpe enfin de ce bourbier. Ainsi, Ree -notre « sœur courage »- ne cherche pas à s’enfuir de son invivable contrée natale mais à trouver le moyen d’y vivre malgré tout. Cette quête sur les pas du père absent (illustrant pour le coup quasi-littéralement la célèbre phrase de Daney : « Le cinéma est le lieu du père  à condition qu’il n’y soit pas »), fonctionnera dès lors, comme le questionnement du monde  légué  :  absurde, violent, beau, sauvage et dont elle devra écumer les recoins les moins ragoûtants pour finir par s’y reconnaître à nouveau et retrouver sa place.

Même si le film est très différent et que le regard porté sur les « péquenauds » est plus subtil, on pense parfois à Délivrance dont il est d’ailleurs fait référence dans la scène finale, mais pour mieux s’en différencier. Par ailleurs, la photographie est admirable et rend bien la beauté particulière d’une nature en friche, moitié sauvage, moitié habitée, le tout baigné d’une lumière vaporeuse (le film a été tourné avec une caméra 4 K nommée RED sur laquelle on peut adapter des objectifs 35 mm ; utilisée par Soderbergh pour son Che).

Les morceaux musicaux qu’on y entend, la berceuse du début comme le morceau de country du milieu, sont très beaux et, enfin, cerise sur le gâteau, l’interprétation de la jeune Jennifer Lawrence dans le rôle de Ree et de tous les autres acteurs est plus qu’impeccable…

                                                                Luc Lavacherie

 

Dossier de presse et photos du film en suivant ce lien : http://www.prettypictures.fr/n_presse_detail.php?id=109