I’M HERE (Je suis là) de Spike Jonze
Si  la curiosité vous pousse à suivre ce lien :  http://www.imheremovie.com/fr/ , vous vous retrouverez alors dans une  salle de cinéma de quartier à Los Angeles. Vous passerez à la caisse,  mais la séance est gratuite. Un seul film à l’affiche : I’M HERE, un court-métrage de 29 minutes signé Spike Jonze. L’auteur de Dans la peau de John Malkovitch, Adaptation, du récent et inquiétant Max et les Maximonstres, ainsi qu’un grand nombre des plus beaux vidéoclips des années 90 (Sabotage des Beastie Boys c’était lui, Cannonball des Breeders, c’était lui, It’s Oh So Quiet de Björk, c’était encore lui) s’attache à nous conter ici, sous forme  de fable, une histoire d’amour aussi touchante que destructrice entre  deux robots adulescents.
A première vue, on pourrait penser que l’intrigue du film est située  dans un futur proche où les humains et des robots doués de sentiments  coexistent dans un monde très semblable au nôtre. Bien vite cependant,  il devient clair que ces jeunes robots n’en sont pas vraiment et métaphorisent plutôt une catégorie de l’espèce humaine dans laquelle la technologie moderne aurait pris corps.  Qualifions-les donc plutôt d’hybrides car comme nous ils appartiennent à  un genre (homme ou femme), comme nous ils éprouvent des sentiments (la  solitude, l’amour, l’euphorie, la tristesse, l’insouciance…) et comme  nous ils semblent fragiles et mortels. Si l’on considère leur apparence :  les robots-hommes possèdent des têtes en forme d’unité centrale comme  s’il s’agissait de geeks passés de l’autre côté du miroir et ayant fini  par faire un avec leur outil, tandis que les robots-femmes ont ce visage  de poupée manga électronique surplombé d’une perruque qui les renvoient  sans cesse à leur condition d’objets malades ; on pense en effet moins à  de véritables robots qu’à des humains empotés et engourdis par les  prothèses technologiques qui les recouvrent. C’est pourquoi il est tout  aussi légitime de voir en I’M HERE un film dont les  deux héros sont deux robots dotés d’affects humains qu’un film dont les  deux héros sont deux êtres humains perdus dans des corps de robots  (d’ailleurs comme les monstres de Max et les Maximonstres, les créatures robotiques de I’M HERE sont interprétés par des acteurs de chair et d’os, ici  Andrew Garfield et Sienna Guillory. Seules les expressions de leurs  visages sont synthétiquement dessinées.)
Ainsi harnachés de leurs armures robotiques, Shelton et Francesca (prénoms  du couple central du film) apparaissent d’abord comme des êtres ordinaires, c’est-à-dire perdus, mimant de vivre une paisible existence qu’ils ne s’approprient pas au sein d’un monde qu’ils n’investissent pas (à l’exemple de l’appartement vide du personnage principal qui ne sert d’abord qu’à recharger ses batteries). Il faut dire à leur décharge que rien dans le monde qu’ils habitent (c’est-à-dire le nôtre) ne semblent les inciter à prendre leur vie en mains.  Une vieille dame se permettra même de les morigéner en leur rappelant  fermement qu’ils n’ont pas le droit de conduire de voiture (pourtant presque un  droit constitutionnel aux Etats-Unis) et doivent sagement s’en tenir à  leurs assignations sociales : une morne existence gorgée par l’ennui de  la routine (travail, transports en commun, recharge des batteries ad libitum). Or, comme le dit la tagline du  film : “Ordinary is no place to be”, nos deux robots vont donc tenter de  “sortir de l’ordinaire” et de son enfer par la grâce d’une histoire d’amour. Ce sera pour chacun, découvrant l’autre, l’occasion d’une nouvelle sensation : celle d’être-là et de coïncider avec le monde qu’ils habitent. En investissant leur désir, en l’inventant  même (ils apprennent à rêver), ils s’émancipent naturellement de la glu  sociale dans laquelle ils semblaient patauger et se réapproprient leurs  existences. Pour cela, ils suivent naturellement les chemins sauvages de  l’amitié, de la nature (belle scène de balade forestière), de la fête, de l’imagination et de l’insouciance. Ils iront ainsi jusqu’à s’envisager comme des animaux  parmi d’autres avec leurs pulsions primitives, leurs rêves, leurs  familles à constituer (superbe moment où Shelton découvre, sous forme de  sculptures faites de papier chiffonné, le fantasme de sa compagne envahir son  appartement. De la chambre, lieu du désir d’une procréation génitale, jusqu’au salon où la famille se construit.)
Mais face aux aspirations si humaines de notre couple, leurs corps  semblent faire défaut. A l’apogée de leur amour, Sheldon et Francesca  ont beau joyeusement se dessiner des  moustaches et des sourcils, ils restent des êtres glabres, sans réelles  aspérités naturelles. L’ardeur de leurs sentiments ne trouve ni coeur, ni tripes où se loger et à la sincérité de leur amour répond l’artificiel de leur constitution physique (si chez les humains l’amour physique est sans issue, chez les robots il est carrément sans accès.) Contre le mur de la  “barrière de l’espèce”, Shelton et Francesca vont ainsi venir se cogner à deux lois que  leur amour tendait à évacuer :
1- Ils ne peuvent pas se reproduire.
2- Ils ne ressentent aucune excitation corporelle (ni douleur, ni plaisir)
Deux lois cruelles et inexorables avec lesquelles, ils vont donc  faire comme ils peuvent. Leur stérilité sexuelle les empêchant de  s’inscrire dans une lignée biologique et leur interdisant d’ainsi  concrétiser leur amour, ils vont contourner cette réalité en usant de la  deuxième loi. Insensibles à la douleur physique, ils useront de cette  propriété pour objectiver la “démesure” de leur amour et se partager  leurs corps. Mus par un désir incompatible avec leur réalité corporelle  et envahis par une sensation de manque qu’ils ne peuvent venir combler,  ils rusent en s’adonnant à un étrange processus d’échanges de leurs  membres. C’est là le prétexte de scènes poignantes où les  tourtereaux, à défaut de pouvoir faire l’amour, s’interpénètrent en se  greffant littéralement l’un dans l’autre, au risque de perdre leur intégrité physique (suivant  le schéma très freudien d’un homme qui vient substituer son membre à  celui perdu de la femme.) Et puisqu’il s’agit d’amour, cette greffe  finira par être totale.
On paie finalement cher le prix d”être là”.
Magnifiquement mis en image par Adam Kimmel, chef opérateur dont on n’a pu que remarquer les talents en voyant le Capote de Bennett Miller où il était déjà aux manettes, I’M HERE est un film à voir et à revoir qui prouve s’il en était besoin que  malgré sa constante discrétion Spike Jonze est toujours dans la place.
Saintes, fin août 2010
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I’M HERE (Je suis là) de Spike Jonze

Si la curiosité vous pousse à suivre ce lien : http://www.imheremovie.com/fr/ , vous vous retrouverez alors dans une salle de cinéma de quartier à Los Angeles. Vous passerez à la caisse, mais la séance est gratuite. Un seul film à l’affiche : I’M HERE, un court-métrage de 29 minutes signé Spike Jonze. L’auteur de Dans la peau de John Malkovitch, Adaptation, du récent et inquiétant Max et les Maximonstres, ainsi qu’un grand nombre des plus beaux vidéoclips des années 90 (Sabotage des Beastie Boys c’était lui, Cannonball des Breeders, c’était lui, It’s Oh So Quiet de Björk, c’était encore lui) s’attache à nous conter ici, sous forme de fable, une histoire d’amour aussi touchante que destructrice entre deux robots adulescents.

A première vue, on pourrait penser que l’intrigue du film est située dans un futur proche où les humains et des robots doués de sentiments coexistent dans un monde très semblable au nôtre. Bien vite cependant, il devient clair que ces jeunes robots n’en sont pas vraiment et métaphorisent plutôt une catégorie de l’espèce humaine dans laquelle la technologie moderne aurait pris corps. Qualifions-les donc plutôt d’hybrides car comme nous ils appartiennent à un genre (homme ou femme), comme nous ils éprouvent des sentiments (la solitude, l’amour, l’euphorie, la tristesse, l’insouciance…) et comme nous ils semblent fragiles et mortels. Si l’on considère leur apparence : les robots-hommes possèdent des têtes en forme d’unité centrale comme s’il s’agissait de geeks passés de l’autre côté du miroir et ayant fini par faire un avec leur outil, tandis que les robots-femmes ont ce visage de poupée manga électronique surplombé d’une perruque qui les renvoient sans cesse à leur condition d’objets malades ; on pense en effet moins à de véritables robots qu’à des humains empotés et engourdis par les prothèses technologiques qui les recouvrent. C’est pourquoi il est tout aussi légitime de voir en I’M HERE un film dont les deux héros sont deux robots dotés d’affects humains qu’un film dont les deux héros sont deux êtres humains perdus dans des corps de robots (d’ailleurs comme les monstres de Max et les Maximonstres, les créatures robotiques de I’M HERE sont interprétés par des acteurs de chair et d’os, ici Andrew Garfield et Sienna Guillory. Seules les expressions de leurs visages sont synthétiquement dessinées.)

Ainsi harnachés de leurs armures robotiques, Shelton et Francesca (prénoms du couple central du film) apparaissent d’abord comme des êtres ordinaires, c’est-à-dire perdus, mimant de vivre une paisible existence qu’ils ne s’approprient pas au sein d’un monde qu’ils n’investissent pas (à l’exemple de l’appartement vide du personnage principal qui ne sert d’abord qu’à recharger ses batteries). Il faut dire à leur décharge que rien dans le monde qu’ils habitent (c’est-à-dire le nôtre) ne semblent les inciter à prendre leur vie en mains. Une vieille dame se permettra même de les morigéner en leur rappelant fermement qu’ils n’ont pas le droit de conduire de voiture (pourtant presque un droit constitutionnel aux Etats-Unis) et doivent sagement s’en tenir à leurs assignations sociales : une morne existence gorgée par l’ennui de la routine (travail, transports en commun, recharge des batteries ad libitum). Or, comme le dit la tagline du film : “Ordinary is no place to be”, nos deux robots vont donc tenter de “sortir de l’ordinaire” et de son enfer par la grâce d’une histoire d’amour. Ce sera pour chacun, découvrant l’autre, l’occasion d’une nouvelle sensation : celle d’être-là et de coïncider avec le monde qu’ils habitent. En investissant leur désir, en l’inventant même (ils apprennent à rêver), ils s’émancipent naturellement de la glu sociale dans laquelle ils semblaient patauger et se réapproprient leurs existences. Pour cela, ils suivent naturellement les chemins sauvages de l’amitié, de la nature (belle scène de balade forestière), de la fête, de l’imagination et de l’insouciance. Ils iront ainsi jusqu’à s’envisager comme des animaux parmi d’autres avec leurs pulsions primitives, leurs rêves, leurs familles à constituer (superbe moment où Shelton découvre, sous forme de sculptures faites de papier chiffonné, le fantasme de sa compagne envahir son appartement. De la chambre, lieu du désir d’une procréation génitale, jusqu’au salon où la famille se construit.)

Mais face aux aspirations si humaines de notre couple, leurs corps semblent faire défaut. A l’apogée de leur amour, Sheldon et Francesca ont beau joyeusement se dessiner des moustaches et des sourcils, ils restent des êtres glabres, sans réelles aspérités naturelles. L’ardeur de leurs sentiments ne trouve ni coeur, ni tripes où se loger et à la sincérité de leur amour répond l’artificiel de leur constitution physique (si chez les humains l’amour physique est sans issue, chez les robots il est carrément sans accès.) Contre le mur de la “barrière de l’espèce”, Shelton et Francesca vont ainsi venir se cogner à deux lois que leur amour tendait à évacuer :

1- Ils ne peuvent pas se reproduire.

2- Ils ne ressentent aucune excitation corporelle (ni douleur, ni plaisir)

Deux lois cruelles et inexorables avec lesquelles, ils vont donc faire comme ils peuvent. Leur stérilité sexuelle les empêchant de s’inscrire dans une lignée biologique et leur interdisant d’ainsi concrétiser leur amour, ils vont contourner cette réalité en usant de la deuxième loi. Insensibles à la douleur physique, ils useront de cette propriété pour objectiver la “démesure” de leur amour et se partager leurs corps. Mus par un désir incompatible avec leur réalité corporelle et envahis par une sensation de manque qu’ils ne peuvent venir combler, ils rusent en s’adonnant à un étrange processus d’échanges de leurs membres. C’est là le prétexte de scènes poignantes où les tourtereaux, à défaut de pouvoir faire l’amour, s’interpénètrent en se greffant littéralement l’un dans l’autre, au risque de perdre leur intégrité physique (suivant le schéma très freudien d’un homme qui vient substituer son membre à celui perdu de la femme.) Et puisqu’il s’agit d’amour, cette greffe finira par être totale.

On paie finalement cher le prix d”être là”.

Magnifiquement mis en image par Adam Kimmel, chef opérateur dont on n’a pu que remarquer les talents en voyant le Capote de Bennett Miller où il était déjà aux manettes, I’M HERE est un film à voir et à revoir qui prouve s’il en était besoin que malgré sa constante discrétion Spike Jonze est toujours dans la place.

Saintes, fin août 2010

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